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Présentation des Règles de la Bienséance et de la Civilité chrétiennes

Succès de librairie ou ouvrage méconnu ?

Les Règles de la Bienséance et de la Civilité chrétiennes ou La Civilité, comme on dit souvent, est le livre de Jean-Baptiste de La Salle “qu’il a le plus travaillé”, disent ses biographes.
C’est aussi un livre qui, depuis sa première édition (1703), a été souvent réédité, même de son vivant (et alors, sans nom d’auteur) : en 1729, dans un Avis au lecteur que l’on trouvera plus loin, le Frère Timothée, 3e Supérieur général, précise que l’auteur est bien Monsieur Jean-Baptiste de La Salle et non un chanoine anonyme. On a trouvé la trace de 30 éditions d’avant la Révolution française et de 130 du XIXe s., mais avec parfois de telles transformations, pour tenir compte de l’évolution des mœurs ou des finalités du livre, que l’on n’y reconnaît plus guère l’œuvre de M. de La Salle, bien qu’il soit encore publié sous son nom. Ce fut un succès de librairie : “Après la Bible, les traités des bonnes manières d’Érasme de Rotterdam et de saint Jean-Baptiste de La Salle semblent être les best-sellers de l’histoire du livre”, écrit Bertrand Gaumont Flavigny dans Historia de juillet 1991. Il faut savoir que l’ouvrage a servi de livre de lecture à des générations d’élèves, initialement avec des caractères spéciaux (dits de “civilité”) qui devaient les familiariser avec les écritures manuscrites.
On peut dire également que c’est "un ouvrage méconnu" quand on considère son contenu original, car c’est seulement en 1960 qu’on a retrouvé un exemplaire de l’édition princeps, et en 1964 qu’il a été reproduit par procédé photomécanique avec, en parallèle, une transcription en caractères modernes (Cahier lasallien n° 19). Une édition informatique annotée est aujourd’hui accessible sur le site Internet de l’Institut des Frères www.lasalle.org (Documents à télécharger/Publications/Publications des Études lasalliennes/Œuvres complètes de J-B de La Salle).

Des “sources” utilisées dans un projet pastoral

Comme le sous-entend l’article d’Historia cité plus haut, les Règles de la Bienséance et de la Civilité chrétiennes s’inscrivent dans une tradition des livres de civilité dont Érasme peut être considéré comme le père depuis 1530. Monsieur de La Salle, comme l’avaient fait ses prédécesseurs, a puisé avec éclectisme, pour composer le sien, dans les livres de civilité publiés en France dans la dernière partie du XVIIe s. Il retravaille ces textes en fonction de ses objectifs éducatifs, quitte, comme l’ont signalé ses biographes, à y ajouter, “pour preuves, des exemples tirées de l’Écriture sainte et des Pères de l’Église”.
Le début du XVIIe s. a en effet connu un effort important pour “christianiser” les familles en leur enseignant les bonnes manières ; ensuite, les motivations chrétiennes se sont estompées et M. de La Salle s’en plaint dans sa Préface. Contrairement à beaucoup d’auteurs du XVIIIe siècle, il croit que la vraie politesse naît d’un cœur respectueux de la dignité des autres : s’appuyer sur une autre motivation serait une erreur éducative. C’est donc un ouvrage spirituel, qui vise à former un chrétien disciple de Jésus-Christ dans toutes les circonstances de sa vie. Nous pouvons trouver que l’auteur manque de hardiesse pour critiquer les structures sociales de son temps : nous voyons, dans son Catéchisme, qu’il perçoit l’ordre établi comme ordre divin. Cela ne l’empêche pas de rappeler que, de par leur baptême, tous les chrétiens ont une égale dignité foncière. D’un autre côté, s’il s’était permis de critiquer cet ordre établi, il n’aurait sans doute jamais été publié : la censure veillait…

Lire la Civilité hier et aujourd’hui

En 1937, l’historien de l’Institut Georges Rigault estimait que, grâce au livre de M. Jean-Baptiste de La Salle, “durant tout le dix-huitième siècle…, les fils du peuple de France apprirent à se comporter en gens de bonne éducation et de cœur évangélique” (1, 561). On peut aussi se demander si l’ouvrage était destiné aux seuls élèves du XVIIIe s. Il est probable que les parents aussi étaient visés à travers leurs enfants ; les Frères eux-mêmes, entendant relire chaque année ces préceptes dans leurs classes, y retrouvaient les règles de la “modestie” dont parlent leur Règle et le Recueil.
Aujourd’hui, avec un fort dépaysement culturel, on peut y chercher la trace de coutumes oubliées : l’emploi des dictionnaires de l’époque est alors indispensable (ou les notes de l’édition informatique indiquée plus haut). Il est possible de repérer le type de lecture de l’Écriture auquel se livre l’auteur pour cautionner des manières de faire ou en dégager la portée spirituelle (on y sera grandement aidé par les travaux du Frère Jean PUNGIER dans les Cahiers lasalliens n° 58 et 59). Il peut être fructueux de voir comment M. de La Salle et les premiers Frères ont mis en pratique ces préceptes de l’honnête homme chrétien, et de chercher comment incarner aujourd’hui les valeurs évangéliques dans le quotidien de nos vies.

Extraits de l’Avis au lecteur de l’édition de 1729

Entre les excellents ouvrages que feu Monsieur de La Salle a composés et donnés au public, celui-ci, qui a pour titre : Les Règles de la Bienséance et de la Civilité Chrétienne[s] doit être regardé comme un des plus importants, puisqu’il traite des moyens d’entretenir parmi les fidèles, et particulièrement parmi la jeunesse, une charité sincère et une union qui soit véritablement chrétienne, ce qui est un des points les plus essentiels de notre Religion. Le titre qu’il porte, et les fruits considérables qu’il a produits depuis l’année 1703 que fut mise au jour la première édition, et le grand nombre d’éditions qui en ont été faites depuis, font assez connaître l’utilité de ce livre, et lui tient lieu d’une plus grande louange […].
[…] Pour conclusion, ce saint homme crut que de tous les ouvrages qu’il pourrait mettre au jour, il ne pouvait y en avoir de plus utile que celui-ci. Et en effet, à peine eut-il paru que chacun voulut l’avoir, et il s’en fit en peu de temps un si grand débit qu’il fut obligé de le faire réimprimer de son temps jusqu’à trois fois. On espère, avec l’aide de Dieu, que cette sixième édition, qui a été exactement revue et corrigée, ne produira pas moins de fruit que les précédentes.

Frère Alain HOURY


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