Frère Louis : philosophe et auteur de manuels scolaires

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François Fillion est né le 29 août 1837 au Lyaud, commune et paroisse d’Armoy dans ce qui était encore à l’époque le duché de Savoie dépendant du royaume de Piémont-Sardaigne.
Il est admis en 1849 au pensionnat Saint-Joseph de Thonon-les-Bains. Il rentre en 1854 au noviciat de Chambéry des Frères des Écoles chrétiennes ; il devient Frère Vigbert-Louis, ordinairement appelé Frère Louis.

Frère Louis à sa table de travail

Son parcours professionnel

Les premiers postes révèlent ses aptitudes

Frère Louis commence par enseigner à La Motte-Servolex en 1856 ; puis il est nommé au pensionnat de Thonon-les-Bains en 1869, effectivement du fait de ses qualités littéraires.
Ce Frère atypique compose deux poèmes philosophiques :

  • Le génie moderne (1871)
  • et La genèse scientifique (1873).

Ces deux écrits ont une certaine notoriété à l’époque.
Il polémique contre un député républicain haut-savoyard : « Un dernier mot à M. F. Taberlet au sujet de sa réponse à Mgr Mermillod » (1872).

Le pensionnat Saint-Joseph de Thonon-les-Bains

En 1881, l’année des lois Ferry et de l’expulsion des congréganistes de l’école publique, il est accusé d’avoir exercé des pressions sur un élève suisse pour obtenir sa conversion au catholicisme. Le Conseil départemental de l’instruction publique lui interdit d’enseigner dans la commune de Thonon-les-Bains. « Jules Ferry intervint personnellement auprès du Conseil d’État pour que la sanction soit maintenue » .

Approfondissement et créativité

Afin d’étendre les bienfaits de la culture philosophique et des humanités, le Frère Irlide fait venir Frère Louis à Paris en 1881 ; il l’envoie étudier en Sorbonne (il a suivi les cours de Paul Janet) et à l’Institut catholique pour préparer l’édition du Cours de philosophie . Le Frère Irlide doit ensuite nommer Frère Louis sous-directeur à Bordeaux en 1883, puis au pensionnat Saint-Louis de Saint-Étienne en 1891, où il sera professeur de philosophie dans les classes préparatoires à l’École des Mines de Saint-Étienne.

Le Frère Louis est à Saint-Genès de 1883 à 1891

En 1904, le Frère Louis, toujours professeur au pensionnat Saint-Louis à Saint-Étienne et au Scolasticat de Caluire, est atteint par l’interdiction faite aux congréganistes d’enseigner et il se retire à la maison des Anciens de Fonseranes (Béziers), tout en continuant à écrire.
Il publie alors
 * la Méthodologie de l’enseignement de la philosophie qui est une synthèse et une compilation ;
 * en 1912, ce sont Les humanités pour tous par les sciences morales et religieuses.
Les idées pédagogiques du Frère Louis montrent une certaine hostilité à l’égard de la culture classique ; même s’il se méfie des sciences, il s’attaque au problème du positivisme de son temps et aux rapports science/raison et raison/religion. De ce point de vue, son œuvre, peu connue, conserve un intérêt.

Des livres du Frère Louis

Rédaction du Cours de philosophie

En 1881, le Frère Supérieur Irlide demande l’écriture d’un manuel scolaire de philosophie ; il sollicite Frère Louis. Au début, l’intention des Supérieurs est de stimuler chez les Frères des Écoles chrétiennes et leurs élèves une réflexion surtout morale, peut-être aussi de combattre les idées nouvelles liées à la montée en puissance des républicains, d’une laïcité encore inconnue, de l’anticléricalisme, du scientisme.

Mais le bon Supérieur sous-estime complètement le temps nécessaire pour écrire un ouvrage de cette portée. Le projet mettra douze ans avant d’aboutir au Cours de philosophie, paru dans l’édition d’essai à Saint-Étienne en 1893, puis chez Mame en 1896 .

Des livres du Frère Louis sont imprimés par l'institutiion des sourds

Un travail partagé

Rigault indique que ce livre fut aussi le fruit d’une collaboration amicale entre Frère Louis et Frère Israël, au pensionnat de Bordeaux . « Il (le Frère Israël) collabore assidûment au fameux Cours de philosophie dont les fascicules autographiés sont utilisés dans les classes plusieurs années avant que le livre ne paraisse. Il compose seul les excellents résumés qui terminent chacun des chapitres » .

Le livre sur la psychologie

Le Cours de philosophie a effectivement impliqué cette collaboration mais il est en réalité inspiré par des philosophes de cette époque, en particulier Georges Fonsegrive et Léon Ollé-Laprune qu’il cite plusieurs fois ; et dans une moindre mesure, Paul Archambault (disciple de Fonsegrive), le Père Monsabré, Alfred Fouillée. Il faut aussi souligner que les grands ténors philosophiques du XIXe siècle sont très présents dans l’ouvrage et notamment Victor Cousin et Lacordaire :
- Cousin dont l’éclectisme intellectuel et les prétentions philosophiques faisaient frémir Montalembert et le clergé de la Monarchie de Juillet et qui semble finalement avoir été assimilé ;
- Lacordaire dont le thomisme est nuancé par les autres systèmes philosophiques.
Un éclectisme intellectuel nuancé et relativisé au message chrétien semble bien présent dans l’ouvrage.

Une orientation scientifique

Il est à noter que ce cours de plus de 900 pages insistait beaucoup sur les questions posées par les sciences et qu’il était, à cet égard, formateur et novateur pour l’époque. Nous ne souscrivons pas à la sévère appréciation de l’historien Georges Rigault qui parle d’une synthèse qui n’est pas originale, « rien de plus qu’une compilation scrupuleuse » .
En réalité, dans l’étude des passages de ce Cours qui concernent les sciences, la raison et la religion, l’auteur donne des points de vue précis et essentiels dans l’éducation de jeunes destinés à des carrières scientifiques. Rigault n’a pas compris qu’il ne s’agissait pas seulement de conduire les élèves au baccalauréat tout en éveillant leur réflexion, mais que c’est beaucoup plus que cela, puisque l’auteur développe une véritable épistémologie que beaucoup de chrétiens sont loin de partager à l’époque.

Frère Olivier Perru

 

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« Sujets de dissertation donnés au Concours... » propose des corrigés ; il est manuscrit

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Christian Sorrel, « La Savoie », Dictionnaire du monde religieux de la France contemporaine, Paris, Beauchesne, 1996, p. 194.

Le Frère Irlide, Jean-Pierre Cazeneuve (1814-1884), a été Supérieur général de l’Institut des Frères des Écoles chrétiennes de 1875 à 1884.

Georges Rigault, Histoire générale de l’Institut des Frères des écoles chrétiennes, tome VII, « La fin du XIXe siècle », Paris, Plon, 1949, p. 156.

Frère Louis, Cours de philosophie à l’usage de la jeunesse catholique des écoles par F. J., Tours, Mame, 1896.

Frère Israël, Jean-Augustin Blattes, originaire de Castres, est né en 1853. Devenu religieux en 1868, enseignant au pensionnat Saint-Genès de Bordeaux, il se sécularise sur place en 1904, demeure professeur et préfet des études sous le nom de M. Blattes. Il est mort à Talence en 1920.

Georges Rigault, Frère Louis, éducateur et poète, Paris, Procure des Frères, 1929, p. 210.

Georges Fonsegrive (1852-1917) est un philosophe et romancier qui soutint en 1881, à la Sorbonne, une thèse sur la causalité efficiente. C’était un grand ami du Frère Louis qui l’avait en vénération. Il s’engagea dans le christianisme social en dirigeant la revue La Quinzaine et en soutenant l’action de Marc Sangnier. Il écrivit des textes de morale sociale et divers romans sociaux.

Louis-Léon Ollé-Laprune (1839-1898) est un philosophe, auteur d’une thèse sur la certitude et qui essaya de renouveler les fondements de la morale. Il a notamment cherché à approfondir la morale sociale chrétienne, dans le sillage des textes de Léon XIII. Il fut maître de conférences à l’École normale supérieure, en remplacement de Lachelier, de 1875 à 1898. Il fut temporairement suspendu de sa chaire par Jules Ferry (en 1881-1882), à cause de ses prises de positions en faveur des congrégations, mais il fut réintégré suite à une protestation étudiante fondée sur la valeur de son enseignement, adressée à Ferry… par un certain Jean Jaurès.

Georges Rigault, Histoire générale de l’Institut des Frères des Écoles chrétiennes, tome VII, « La fin du XIXe siècle », Paris, Plon, 1949, p. 156.

On désigne par épistémologie (philosophie des sciences) la réflexion sur les modes de connaissance (grands principes, méthodes d'investigation et d'expérimentation) et sur les savoirs produits par les disciplines scientifiques. Elle est le fait des philosophes et des scientifiques eux-mêmes qui réfléchissent sur leur discipline et leur activité.