Les Frères et le monde gitan

Juillet-août 2020  Tous les documents publiés

Les cultures nomades entraînent souvent la fascination des cultures enracinées, dès lors qu’elles sont en route, « fières et libres ». Elles provoquent méfiance ou empathie dès qu’elles marquent l’étape et qu’il faut faire histoire ensemble. Le récit lasallien de cette rencontre avec le monde gitan commence sur les aires de stationnement des périphéries françaises dans les années 1960 où des Frères se mettent eux aussi en route, au nom de l’Évangile, dans le domaine de l’alphabétisation.

Misère d'après-guerre

Laminée par les persécutions depuis les années trente, la population gitane, démunie de tout au sortir de la guerre, survit sous le « régime des nomades » instauré en 1912, dans un contexte répressif où elle se trouve pratiquement exclue de tout système social ou éducatif. Ça ou là, des initiatives prennent forme : le Père Jean Fleury (1905-1982), fondateur de l’aumônerie des Gitans en 1942, crée les Études tsiganes en 1949 tandis que la même année les Petites Sœurs de Jésus se mettent en chemin en roulotte. L’indécence des conditions de vie (rappelons-nous l’abbé Pierre et l’hiver 1954) qui s’exposent dans les périphéries contraste avec le mieux-être économique général. L’Église se rend présente sporadiquement, prêtres, religieuses et religieux, apportant une aide administrative, sociale et éducative.

La communauté gitane de France s’enrichit des arrivées progressives d’autres communautés venues d’Afrique ou d’Europe centrale au cœur des Trente glorieuses. Des familles se sédentarisent et les liens avec les populations locales ébauchent des associations d’amitiés et d’entraide. Dans les années 1960, à Nantes, Angers, Dijon, Metz, Reims, des Frères s’engagent dans des dynamiques locales, y associant parfois leurs élèves pour lutter contre l’illettrisme, obstacle majeur à l’insertion sociale.

Le Frère Coquereau à Angers

Frère Joseph Coquereau dans les périphéries d'Angers
au début des années 1960

En 1969, l’Association « Aide à la Scolarisation des Enfants Tsiganes » (A.S.E.T.) est créée par le père André Barthélémy (dit « Yoshka »,1915-1991), aumônier des gitans depuis 1955, et M. Dominique de Beaumont dans le secteur Romainville-Pantin-Montreuil, grâce à l’expertise et au rôle de pionnier du Frère Claude Thébaud (dit « Serga ») monté « au front » en caravane à Montreuil durant deux ans. Après son départ en 1970, Sœur Marie-Victorine Amicel (dite « Marona ») en devient la cheville ouvrière.

Dans les années 1968, le Frère Étienne Pierre (1922-2009) expérimente des méthodes d’apprentissage des fondamentaux, adaptées aux enfants du voyage, dans le secteur nantais (Rezé). En 1975, il fonde l’association des « Services Régionaux des Itinérants » (S.R.I.) qui contribue, par son engagement au service de leur intégration sociale, à ces réformes législatives qui évoluent peu à peu dans les années 1980 au niveau français et européen (carnet nomade, aires d’accueil, scolarisation, cours par correspondance, etc.).

Le Frère Claude Thébaud

Le Frère Claude Thébaud au contact du monde gitan
(Bulletin de l'école Saint-Germain de Charonne, juin 1969)

Pédagogies nomades

L’alphabétisation des populations nomades débouche ici et là à travers l’Europe et depuis la fin du XIXe siècle à de nombreuses initiatives locales : école pour les forains (Eugénie Bonnefois en 1897), classes de transition ou d’adaptation, locaux mobiles ou semi-mobiles. Des expériences pédagogiques nombreuses visent à s’adapter au profil cognitif et aux motivations de ces enfants en interaction permanente avec un milieu de vie marqué par le collectif et la précarité.

Le Frère Étienne Pierre est à la pointe dans ce domaine. Pédagogue expérimenté, il élabore, avec son équipe, des méthodes d’apprentissage de la lecture, de l’écriture et de calcul (méthode Kiko et Calepp) qui permettent de faire progresser rapidement des petits groupes de 6-8 enfants de 12-16 ans par séquences de deux heures.

La méthode Kiko

Le Frère Étienne Pierre à Bouguenais (44) vers les années 1968, Méthode Kiko, édition 1985

Sous son impulsion, avec l’appui des Supérieurs, une douzaine de Frères engagés à travers la France se rassemblent, en juillet 1979, dans une « communauté d’expérience » qui prend le nom de Service pour l’Instruction des Gens du Voyage (S.I.G.E.V.O.). De ce groupe de réflexion particulièrement actif naît, en novembre 1981, une nouvelle structure, « l’Association Gabriel Drolin » , qui a pour but de mutualiser les expériences pédagogiques et de se donner les moyens de les diffuser élargissant ainsi les actions du Centre Gabriel Drolin fondé auparavant par le Frère Pierre à Rezé.

L’association affiche l’ambition de fonder une école dans chaque département avec des maîtres spécialisés, d’alphabétiser sur le terrain avec des méthodes rapides, de suivre la formation en groupe restreints d’une région à l’autre. Elle promeut l’idée et les méthodes d’un enseignement pour les itinérants, forte de la mobilisation d’une trentaine de Frères sur le terrain dans les années 1980.

Les fondateurs de l'association Gabriel Drolin

FF. Étienne Pierre, Camille Véger, Léon Cote, Francis Frézel, fondateurs de l'Association Gabriel Drolin

Un réseau d’alphabétisation opérationnel – Une œuvre collective.

L’association Gabriel Drolin (A.G.D.) a un rôle majeur dans la mise en synergie des différents acteurs qui vont bâtir le premier réseau d’Antennes Scolaires Mobiles (A.S.M.) entre les années 1980 et 2000.

Les Frères engagés dans cet apostolat – quand ils ne sont pas retraités – travaillent à temps partiel sur l’établissement scolaire rattaché à leur communauté de vie. Pour pouvoir accompagner les gitans ils se mettent en réseau avec les services sociaux, les mairies et les associations présentes dans le secteur comme l’A.S.E.T. sur le secteur de Pantin (93) ou A.T.D. Quart-Monde sur Saint-Ouen-l’Aumône (95).

Début 1980, l’aumônerie des gitans et l’A.S.E.T. s’associent avec les Frères en vue de structurer et développer les expériences conduites par de nombreux bénévoles sur différents sites.

C’est en septembre 1982 que se met en place, par l’intermédiaire du collège Saint-Joseph de Pantin, une première A.S.M. dans le cadre d’une création de poste d’enseignant itinérant (le Frère Camille Véger) mettant en œuvre un protocole de partenariat qui se diffusera ensuite au niveau national, entre l’A.G.D. (puis l’A.S.E.T.), un établissement catholique local (et les instances nationales de l’Enseignement catholique), l’inspection académique (et le ministère). Il s’agit d’assurer le financement et la logistique de l’opération selon des modalités qui en assurent sa pérennité. Y compris au niveau de la formation spécifique des enseignants volontaires.

Ce précédent ouvre un champ éducatif nouveau qui se développe par la suite, de nouvelles A.S.M. étant créées en lien avec des établissements du réseau lasallien :
* le collège Saint-Augustin de Saint-Germain-en-Laye (Frère Léon Cote, 1983),
* le pensionnat de Passy-Buzenval (Frère Philippe Gouault, 1986),
* l’école Saint-Jean de Perpignan (Frère Daniel Elzière, 1988),
* le collège Saint-Adrien de Villeneuve-d’Ascq (Frère Eugène Ernoult, 1989),
puis Toulouse, Grenoble, Lyon, Bordeaux...

Une classe en camion école

Antenne scolaire mobile avec le Frère Daniel Elzière,
A.S.E.T., école Saint-Jean de Perpignan, vers 1990.

En 1998, l’Association Gabriel Drolin cesse son activité au profit de l’A.S.E.T. qui se développe sur le territoire national avec la logistique des Frères. En 2007, 35 A.S.M. sont fonctionnelles et touchent environ 3 000 enfants du voyage, par l’intermédiaire d’établissements essentiellement lasalliens. Conduits à passer le témoin, les Frères se retirent des activités de l’A.S.E.T. en 2007, et de l’aumônerie nationale des gitans et des gens du voyage en 2015.

Cinq établissements lasalliens gèrent encore des A.S.M. en 2020. A.S.E.T. et S.R.I. ont rejoint la F.N.A.S.A.T. (créée en 2004), une fédération qui coordonne environ 80 associations locales engagées au service d’une meilleure intégration des populations du voyage en France.

Aire de stationnement des gens du voyage

Les aires d'habitat précaire des banlieues périphériques parisiennes : ont-elles vraiment changé depuis les années 1968 ?

On estime à 350 000-500 000, le nombre de gens du voyage en France, aux tiers entre les sédentarisés, les semi-sédentarisés et les itinérants. Leur situation sociale, faite de précarité et d’exclusion, rejoint désormais celle des migrants dans un contexte européen élargi. Les problématiques d’intégration sont abordées avec des offres d’alphabétisation diversifiées et adaptées à chaque situation. La « classe-roulotte » y aura encore longtemps toute sa place.

Sources

Sur l’histoire du monde gitan en France :
http://gitanseneglise.org/PDF/doc_divers/1000ans%20de%20voyage.pdf

Sur l’histoire des antennes scolaires mobiles :
Véger Camille (fec), Instruction des enfants du voyage et antennes scolaires mobiles, une réponse lasallienne à un besoin éducatif de notre temps, notice historique – Sarcelles, 2008 - polycopié agrafé, 29 pages.

Frère Bruno Mellet

Documents du mois déjà publiés

Nous faisons le choix du terme « gitan » (égyptien, gypsies, gitanos).
« Tsigane » (ou romanichel, bohémien) est le terme général qui se décline selon le lieu et la période où les groupes (nom propre au groupe) migrent (d’est en ouest) et sont « baptisés » par les locaux (nom externe) ou les prédécesseurs déjà en place (nom interne selon la parenté). On peut distinguer les Rroms (Europe centrale), les Manouches (Europe du nord), les Gitans (Europe du sud)… à grands traits.
Le terme administratif "gens du voyage" (1969) désigne toutes personnes vivant plus de six mois par an en résidence mobile terrestre. On utilise au choix les appellations les mieux connotées du moment.

Frère Gabriel Drolin (1664-1733) est un des tout premiers Frères des Écoles chrétiennes.

Fédération nationale des associations solidaires d’action avec les Tsiganes et les Gens du voyage.