Frères au service des langues occitanes

Septembre 2020  Tous les documents publiés

La France compte aujourd’hui quelques six langues régionales dites à « forte vitalité », dont l’occitan, pratiqué par quelques 2 millions de locuteurs. L’aire des « parlers méridionaux » s’étend sur un tiers du territoire national. Au courant du XIXe siècle, elle constitue la principale zone non francophone : la majorité des élèves rencontre la langue française pour la première fois en arrivant à l’école. Acteurs majeurs de la diffusion du français à cette époque, les Frères font bien évidemment usage des parlers locaux dans leur apostolat.

Trois parcours de Frères en évoquent quelques aspects.

1. Frère Roustan : le Félibre de Puyméras

Paul Roustan : Frère des Écoles Chrétiennes, auteur dramatique n’écrivant qu’en provençal (notice de la BNF).

Par discrétion sur son statut religieux, il signe parfois ses œuvres du nom d’auteur de « Félibre de Coumbo-Malo » . Le Frère Paul Roustan (1859-1938) est établi Félibre Majoral à vie en 1922 sous le nom symbolique de « Cigalo di Poutoun, o de Castéu » transmis par son premier titulaire… et dont héritera son successeur.
À l’instar de l’Académie française, le Félibrige – fondé en 1854 par 7 jeunes poètes provençaux dont Frédéric Mistral (Prix Nobel 1904) – rassemble 50 Majoraux sous la direction d’un Capoulié. Ce consistoire a pour charge la défense et la promotion de la langue provençale et plus largement des langues d’Oc. Il s’appuie sur un réseau de Félibres Mainteneurs (de la langue) et d’écoles félibréennes (association locale de base présidée par un Cabiscou). Il anime un congrès annuel fixé le jour de la Sainte-Estelle, et, tous les 7 ans, des joutes littéraires (jeux floraux) primant un Maître du Gai-Savoir et une Reine du Félibrige.

Le provençal se présente alors comme la langue d’Oc la mieux valorisée à cette période où l’intérêt pour les langues régionales, déjà notable fin XVIIIe siècle avec ses érudits provençalistes, connaît un regain porté par le courant du romantisme.

Le Frère Paul Roustan est donc un Félibre : «… un ouvrier de la plume et de la parole qui prend plaisir à parler la langue de son enfance que parlaient ses aïeux… » . Quand il s’inscrit au Félibrige en 1884, il est enseignant de français au pensionnat d’Avignon. Durant une vingtaine d’années, il y organise des séances récréatives et fait jouer aux élèves des pièces de théâtre. Il leur fera jouer ses propres compositions écrites en provençal : Lou sèti de Veisoun (Drame, 1883), Bernassoun, li Rèi (Pastorale, 1895), La Jocoundo de Zibo-Zoubo (Comédie, 1912), La Fiho doù réi Reinié dou Prouvènço (Drame, traduction, 1921), etc.

En dédicace à cette dernière pièce, il écrit : « C’est à vous surtout, mes bons élèves du temps passé et d’aujourd’hui, que je dédie cette version poétique de La fille du roi René. Vous la représenterez sur scène avec talent, comme plus de deux cents fois, vous y avez représenté mon Siège de Vaison, ma pastorale Bernasson, et ma Joconde de Zibo-Zoube. »

S’inspirant entre autre des récits régionaux, l’auteur y inscrit sa marque d’éducateur en donnant le plus souvent à ses œuvres une dimension didactique et morale : « C’est un professeur […] qui attise au cœur de ses adolescents l’amour de la petite patrie et de sa langue antique » (X. de Fourvières, en introduction à Bernasson). Il devient Mèstre en Gai sabé en 1885.

« Bernassoum », pastorale, 1895

Frère Théophile-de-Jésus (en religion), devenu Frère sécularisé en 1904, exerce ensuite à Arles puis à Alès en 1920 où il enseigne à l’école Fléchier tout en étant Cabiscou de l’escolo de Tabo jusqu’en 1922. Année où il obtient la Cigale d’or de Majoral à Cannes lors de la Santo Estello de Pentecôte. Signe d’esprit d’ouverture, il reçoit les palmes académiques en 1929, juste hommage de l’État laïc et jacobin au religieux promoteur, à sa façon, du régionalisme ! Il s’éteint à Avignon en 1938.

Paul Roustan

La pièce « Lou Sèti de Veisoun (Le siège de Vaison) », inspirée de la tradition orale, est jouée pour la première fois en décembre 1883 au pensionnat des Frères à Avignon. L’œuvre est couronnée aux jeux floraux du Félibrige d’Hyères en 1885, et vaut à son auteur une lettre de félicitation de Frédéric Mistral en 1887.


2. Frère Savinien : précurseur de l’enseignement du provençal

Le Frère Savinien-Joseph (Joseph Lhermite, 1844-1920) fait l’essentiel de sa carrière d’enseignant et d’inspecteur à Avignon et Arles. Lui aussi est élu Majoral du Félibrige, Cigalo de la Tourre-Magno, en 1884. Il est membre de l’escolo dou Flourege et de l’académie du Vaucluse depuis 1886. Ce professeur de français fait la connaissance de Frédéric Mistral et vibre à la parution de Mirèio dont il fait apprendre le chant Li Santo à ses élèves. Il saisit que pour mieux enseigner le français, il faut se servir de la langue maternelle des élèves seule « capable d’épanouir les virtualités d’un être, d’éveiller des affections vives, des manières profondes de sentir ». Il faut éduquer les jeunes « à partir de ce qu’ils sont et de ce qu’ils savent ».

Frère Savinien et la langue d'Oc

Sous la IIIe république, le Frère Savinien est le premier à éditer en 1876 un manuel scolaire bilingue destiné à apprendre le français à l’aide de la langue régionale. Il reprend ainsi le modèle des versions latines, en mettant cette pédagogie du français à la portée des classes populaires avec le provençal comme « latin du pauvre ».

Défenseur résolu du provençal et de l’importance de son enseignement dans les écoles primaires et secondaires, il passe pour avoir fondé une doctrine scolaire dénommée savianisme par certains : l’apprentissage du français avec l’aide du provençal par la méthode traditionnelle dite de la traduction. Sur le modèle des versions latines, Savinian (en provençal) propose « le latin du pauvre », offrant aux élèves des versions de prose et de poésie issues d’auteurs provençaux souvent contemporains, ou pour les plus jeunes, des listes de groupes nominaux à traduire, des phrases modèles dont le mot-clé est remplacé par un petit dessin.

Il compose à cet effet des Lectures et versions provençales et françaises pour les niveaux élémentaire et supérieur avec livre du maître et de l’élève (1876, 1897, 1899), une grammaire provençale (rééditée en 1978), un vaste poème d’éducation La Lionide (1911), un roman d’éducation Firmin et Tête d’Or et des anthologies d’auteurs provençaux (rééditées en 1993).

Le principe des versions bilingues se répand alors également dans d’autres régions, comme en Bretagne par exemple où Frère Constantius (1842-1906) met au point sa « méthode de Landivisiau » (apprendre le français à l’aide du breton) et publie des manuels scolaires (Kenteliou Brezounek da drei e gallek, 1899).

L’obligation légale de l’usage du français dans les écoles, énoncée en 1851, devenue un des fondements de l’unité nationale après la défaite de 1871, et inscrit dans le marbre en 1881, est appliquée selon une vigueur proportionnelle aux tensions séparatistes régionales.

Le Frère Savinien va porter haut et fort son projet pédagogique alimentant ici et là les chroniques régionales et nationales, entre autre en débattant avec Michel Bréal (1832-1915). Ce linguiste réputé, très attentif aux innovations pédagogiques en Allemagne et aux États-Unis, est un acteur important de la réforme de l’enseignement conduite par Jules Ferry. Pour l’apprentissage des langues, il préconise la méthode directe, par immersion, réservant la méthode des traductions aux langues mortes (ces deux approches constituant la méthode mixte pratiquée de nos jours). Favorable aux dialectes, sa position les cantonne peu à peu à l’espace domestique.

De fait, la méthode savinienne, si elle donne de bons résultats ponctuels, ne se diffusera pas, rencontrant le faible enthousiasme des formateurs des écoles lasalliennes régionales, la prudence de l’Institut, ou l’opposition des inspecteurs locaux. 1904 met fin à l’expérience. Savinien demeure parmi les premiers « résistants » des idiomes régionaux. Une résistance qui a contribué à leur fixation littéraire, et au développement de la notion de pédagogie régionaliste redonnant au peuple sa culture d’origine. Il faut attendre la Loi Deixonne (1951), autorisant l’enseignement facultatif de certaines langues régionales pour marquer la fin du principe de « l’éradication du patois » et passer à celui de la pertinence de sa transmission.

Une rue porte son nom à Avignon.

Frère Savinien et la grammaire provençale


3. Frère Nauton : ethnolinguiste du Massif-Central occitan

Frère Nauton, ses études

En ce début du XXe siècle, la collecte et la sauvegarde des patrimoines régionaux inspirent artistes et scientifiques : ainsi en Auvergne, l’écrivain Henri Pourrat (1887-1959) recueille son Trésor des contes (dont le 13e tome sort en 1962), et le musicologue Joseph Canteloube (1879-1957) collecte ses Chants d’Auvergne.

Parmi les acteurs de la sauvegarde du patrimoine culturel et linguistique du monde rural, Pierre Nauton (1912-1970) dont l’itinéraire intellectuel est marqué par le patois de son enfance, fait figure de référence dans les secteurs géolinguistiques de Saugues, de la Haute-Loire et plus largement du Massif Central.

Frère Nauton, à gauche, en tournée d'exploration

Il est professeur de lettres au pensionnat du Puy depuis 1937, quand il est amené à faire ses premières armes d’enquêteur avec Albert Dauzat (linguiste, 1877-1955) qui expérimente la faisabilité d’un atlas linguistique en Auvergne durant les étés 1940 à 1943 avec un questionnaire en 133 points. Il s’engage alors dans un cursus universitaire qui le conduit à poursuivre et densifier ses enquêtes dialectales dans 35 puis 76 villages et communes de Haute-Loire avec un questionnaire en 200 puis en 700 points, lui permettant de collecter plus de 3 000 termes relatifs à la terminologie rurale.

L’été 1946 est l’occasion d’une collaboration avec le Musée National des Arts et Traditions Populaires. Avec le soutien de la logistique des Frères de Haute-Loire, elle aboutit à l’enregistrement de 157 disques contenant 353 documents de littérature populaire (Chansons et contes de Haute-Loire, L’enquête phonographique de 1946, édition critique établie par Didier Perre, avec la collaboration de Marie-Barbara Le Gonidec, Paris/Riom, Éditions du C.T.H.S., A.M.T.A., 2013).

Frère Nauton : recherches et enquêtes en Haute-Loire

Le travail d'enquête linguistique effectué durant presque 30 ans par le Frère Pierre Nauton l'amène à rédiger une douzaine d'articles scientifiques permettant d'identifier des zones dialectales façonnées par la géographie et l'histoire

L’ethnolinguistique, qui étudie la coévolution des langues et des sociétés qui les portent, puise ses intuitions de base dans l’école allemande (avec W. von Humboldt ), dont le pays est le premier à réaliser un atlas linguistique d’importance en 1881. La France, moins à l’aise avec le plurilinguisme, emboîte le pas en publiant, entre 1902 et 1910, l’Atlas linguistique de la France. Dès 1922, des dialectologues appellent à compléter ce travail par des campagnes systématiques d’enquête en vue de réaliser des atlas linguistiques régionaux plus détaillés. Il s’agit d’inventorier ce patrimoine dialectal français qui est en train de « s’évaporer » à jamais.

Diverses instances universitaires et laboratoires de recherche répondent à l’appel, dont le C.N.R.S. en 1954. Ce dernier va travailler avec Mgr Pierre Gardette (1906-1973), fondateur en 1942 de l’Institut de linguistique romane , au sein de l’Université catholique de Lyon. Le C.N.R.S. lui confie la coordination des atlas de la région pour lequel il compose l’atlas du Lyonnais, édité en 1950, devenu référentiel méthodologique pour les suivants : un maillage d’enquête très serré permet de mieux faire « coller » les mots aux choses, la linguistique avec une ethnographie centrée sur les dialectes ruraux. C’est au sein de cet Institut, dont il devient directeur-adjoint, que Pierre Nauton s’attelle au vaste chantier de l’Atlas linguistique et ethnographique du Massif Central après sa thèse de doctorat ès-lettres soutenue en 1949. Pierre est alors attaché de recherche au C.N.R.S. (« chargé » en 1954 puis « maître » en 1959). Il publie les 4 tomes de l’atlas entre 1957 et 1963 après avoir enquêté dans 55 localités du Massif Central.

Une planche de l'atlas linguistique sur la coccinelle et une vue de détail

Ce vaste travail d’enquête ethnolinguistique, d’enregistrement phonographique et d’inventaire photographique fixe ainsi les traits d’une société rurale traditionnelle à la veille de sa grande mutation économique et sociale, et contribue à la connaissance des origines de notre mémoire collective.

Parler et écrire, enseigner ou conserver… trois composantes d’un apostolat au service de la transmission des cultures.

Frère Bruno Mellet

Documents du mois déjà publiés

Du nom d’un quartier de Puyméras, sa ville natale.

Paul Ruat (1862-1938), Félibre, fondateur de la Revue de Provence en 1898.

Sa bibliographie est étudiée avec détails dans l’ouvrage de Ramel Jean-Louis, Le géant de Provence, récits et légendes au pays du Ventoux, Faucon, 1998 – consultable sur calameo.com

Tabo : bataille à coups de pierres entre deux bandes d’enfants alésiens.

Flamme Jules (Frère Sarasin-Vincent), Un éducateur : Savinian et le savinianisme, éditions régionalistes, imprimé à Avignon, 1944

D.E.S. en 1942, La terminologie rurale dans le patois de Saugues – Thèse complémentaire en 1948, Le patois de Saugues – Thèse principale en 1949, Géographie phonétique de la Haute Loire (publiée en 1974).

Wilhelm von Humboldt (1767-1835), philosophe des langues et de l’éducation (son frère, le naturaliste Alexander von Humboldt, est davantage connu).

Devenu Institut « Pierre Gardette » en 1973, ce département de l’Université Catholique de Lyon est un centre de recherche des langues et cultures de Rhône-Alpes, spécialisé dans les parlers franco-provençaux et occitans.