Avec les grands botanistes : Frère Sennen

Novembre 2020   Tous les documents publiés

Llensa de Gelcen décrit ainsi les premières années de vie religieuse du Frère Sennen et son intérêt croissant pour la botanique :
« D’après les attestations faites par un de ses confrères, qui l’a connu tout jeune, il semble bien qu’on doive faire remonter à l’époque de son enfance l’attrait particulier qu’il manifestait pour les plantes et l’éveil d’une passion scientifique que, plus tard, les promenades du jeune maître ne feront qu’accroître. Pour connaître le nom des plantes qu’il avait ramassées un peu partout dans l’Aveyron, il se rendait au Pensionnat des Frères de Béziers ; là il consultait la Flore de Barrandon et ce qu’on appelait, avec une pointe d’exagération sans doute, le "grand herbier", œuvre de deux professeurs : les Frères Lange et Timoteus » (1).

Repères biographiques

Frère Sennen : article du journal La Croix Étienne-Marcellin Granié est né le 13 juillet 1861 à Moussac, commune de Coupiac (Aveyron).
Il est rentré à l’âge de 14 ans (1875) au Petit-Noviciat de Fonseranes (Béziers). Au Noviciat, il reçut le nom de Frère Sennen.
Il est décédé le 16 janvier 1937, à l’âge de 75 ans à la maison des Frères des Écoles chrétiennes de Saint-Louis-La-Calade, à Marseille.

Avec précision, la notice nécrologique rapporte : « Servi par une vive intelligence, une étonnante finesse et une longue patience dans l’observation d’un type ou d’un phénomène, comme aussi par une robuste constitution qui méprisait la fatigue, notre confrère se trouvait excellemment doué pour herboriser avec méthode et profit. C’est à Béziers qu’il commença ses récoltes… » (2).

Botaniste de l'Hérault...

Abbé Hippolyte CosteLe 1er mars 1937, le journal La Croix publiait un article intitulé :

« Un savant botaniste, le Frère Sennen ».

Après avoir mentionné les débuts de l’enseignement du Frère Sennen à Béziers où « il multiplia ses recherches et ses herborisations », le journaliste écrit que Frère Sennen se mit alors en relation avec les auteurs de la Flore de Montpellier, Loret et Barrandon, puis avec Jules Daveau, conservateur du jardin des plantes de l’Université de Montpellier (3). Il ne mentionne pas les relations avec Charles Flahault, ni avec Frère Héribaud-Joseph, dans les années 1890, mais il souligne la collaboration avec le chanoine Coste (4).

« Reconnaissant les mérites personnels du Frère Sennen, la Société botanique de France l’admet dans son sein en 1894, d’abord comme simple membre actif, comme membre honoraire ensuite. Plus tard, même, il sera élu vice-président de cette société, après le vote unanime des membres, et recevra, en récompense de ses nombreux travaux, le prix de Coincy » (5).
De même, le journaliste de La Croix écrit au sujet de ces années 1890 : « Cette période de la vie du Frère Sennen fut décisive ; il fréquenta alors le regretté chanoine Coste ; en sa compagnie, il multiplia les herborisations, recueillit de nombreux documents pour la rédaction de la Flore de France illustrée. Dès cette époque, se révèlent chez lui une constance, un coup d’œil et une sagacité remarquables… »(6).
De 1875 à 1904, Frère Sennen a donc exploré la flore du Languedoc.

... puis de la Catalogne

En conséquance de la loi de sécularisation de l'enseignement, le Frère Sennen dut quitter la France en 1904. Il fut d’abord envoyé enseigner au collège La Salle fondé par les Frères français à Figueras (Catalogne), puis au collège de la Bonanova à Barcelone (7). Il passera une trentaine d’années en Espagne (Catalogne) avant d’être chassé de Barcelone par la révolution espagnole de 1936.

Exploration en Espagne ; détail d'une planche

Sa notice nécrologique se fait l’écho de ses collaborations avec la Société botanique de France, avec l’Université de Barcelone où il travailla et avec la Société espagnole d’Histoire naturelle ; il fut membre correspondant étranger de l’Académie des Sciences de Barcelone. Elle précise encore : « À partir de 1906, le C.F. Sennen rédigea sur ses excursions et ses travaux de botanique des rapports que des sociétés savantes publiaient dans leurs bulletins. Ses écrits sont d’un style simple, direct, avec une pointe d’humour et de poésie qui ajoute à la valeur de la partie purement scientifique. Ses persévérantes recherches et de nombreux échanges avec des botanistes de nationalités diverses lui permirent de constituer un volumineux herbier. (8).

Ses publications et « exsiccata »

Le Frère Sennen a surtout écrit des articles relatant ses herborisations dans le Bulletin de l’Institucio catalana d’historia natural ainsi que des notes sur la Flore espagnole. Il écrivit aussi dans le Bulletin de la Société botanique de France, dans le Bulletin de géographie botanique et dans le Bulletin de la Société aragonaise de Sciences naturelles. Il a composé un « exsiccata » critique et commenté de la Flore d’Espagne (9) - l’exsiccata étant une collection raisonnée des spécimens de plantes conservés dans un herbier.

Frère Sennen en compagnie de Carlos Pau et Font Quer La présence du Frère Sennen à Barcelone a donné lieu à une collaboration active avec Carlos Pau, considéré comme le meilleur spécialiste en phytogéographie de la péninsule hispanique, à cette époque. De cette collaboration naquit chez Sennen l’idée de « composer un vrai ‘exsiccata’, c'est-à-dire un grand ouvrage critique et commenté de la flore ibérique » (10). De fait, Frère Sennen devient rapidement collaborateur des grands botanistes espagnols et le traité Plantes d’Espagne, préparé dès l’année 1907, verra le jour à la fin des années 1920. Une autre œuvre à laquelle aboutira le travail systématique du Frère Sennen en Catalogne est un catalogue de 71 pages, le Catalogo del herbario barcelonès, paru à Barcelone en 1918 (11). Un supplément à ce catalogue fut publié en 1920 dans le Bulletin de l’Institucio catalana d’historia natural (12).

Une plante de la collection du Frère Sennen

Avec ces herborisations répétées, Frère Sennen était évidemment un des meilleurs spécialistes des garrigues méditerranéennes, en son temps. Paul Marcelin, un géographe de cette époque, le cite dans une étude de la garrigue languedocienne (13).

Son apport scientifique ?

Mais il ne faudrait pas imaginer que le Frère Sennen ait été seulement un expert de la systématique et des flores méditerranéennes, un observateur et un découvreur de nouvelles espèces. Il avait aussi une vision des transformations de ces flores par hybridation et il aurait perçu, mais de façon exagérée, l’importance et la généralité de ce phénomène d’hybridation, notamment dans le genre Cistus.

Détail de l'étiquette de linaria

On ne trouve pas pour autant une théorie évolutionniste chez Frère Sennen, malgré l’importance accordée aux phénomènes d’hybridation dans le monde végétal. Il fut essentiellement un botaniste descriptif. Il a pratiqué la phytogéographie, mais il ne s’est occupé ni de génétique, ni d’évolution. L’ensemble de son œuvre tient un peu du catalogue.
Le Frère Sennen eut des successeurs en Catalogne, notamment Raymond Malagarriga (Frère Teodoro-Luis), qui travailla à l’Institut de Botanique de Barcelone et restaura son herbier, conservé au collège de Figueras.

Frère Olivier Perru

Documents du mois déjà publiés

Des plantes de la collecion du Frère Sennen dans l'herbier E. Maire de l'université de Montpellier

Planche de nephrodium

Planche de notule

S. Llensa de Gelcen, « Un grand botaniste qui vient de disparaître : le Frère Sennen (1861-1937) », Bulletin de la Société Botanique de France, 84 (1937), p 161-176. (Séance du 9 avril 1937. Article suivi de la liste chronologique des publications scientifiques du Frère Sennen).

Frères des Écoles chrétiennes, Notices nécrologiques n° 161, Paris, 1937, p. 72.

« Un savant botaniste, le Frère Sennen », La Croix, 1er mars 1937.
Henri Loret (1811-1888) était un botaniste montpelliérain ; il a publié, avec Auguste Barrandon (1814-1897), la Flore de Montpellier (1876, rééditée en 1888).
Jules-Alexandre Daveau (1852-1929) a été jardinier en chef au jardin botanique de Lisbonne, de 1876 à 1893, puis conservateur de l’herbier et du jardin botanique de Montpellier.

Hippolyte Coste, dit l’abbé Coste (1858-1924) est né à Balaguier, près de Saint-Sernin-sur-Rance (Aveyron) en 1858. Ordonné prêtre en 1884, il a été membre de la Société botanique de France en 1885 et il a publié sa célèbre Flore illustrée de France chez l’éditeur Klincksieck en 1900 et 1906. Nombre de descriptions dans cette Flore sont dues au Frère Sennen, sans que l’on puisse le préciser exactement ; Charles Flahault a rédigé l’introduction.

S. Llensa de Gelcen, « Un grand botaniste qui vient de disparaître : le Frère Sennen », op. cit. p. 161-176.

« Un savant botaniste, le Frère Sennen », La Croix, 1er mars 1937.

Joan Vallès i Xirau écrit à ce sujet :
« L’année 1904, Frère Sennen arriva en Catalogne et ses premières explorations eurent précisément lieu aux environs de Figueras ; elles donnèrent lieu à quelques-unes de ses nombreuses publications. Quand il vivait dans cette région (l’Ampurdan), il commença à préparer ses collections de plantes qu’il distribua dans tout le monde botanique et qui constituent la part la plus importante de son œuvre. Après cela, il explora bien d’autres régions de la Catalogne, principalement autour de Barcelone ». Joan Vallès i Xirau, Breus Notes sobre l’herbari del collegi La Salle de Figueres, Universitat de Barcelona (en catalan).

Frères des Écoles chrétiennes, Notices nécrologiques, n° 161, Paris, 1937, p. 74.

- Frère Sennen, Plantes d’Espagne. Diagnoses et commentaires, Canfranc, Zaragoza, 1926.
- Frère Sennen, Plantes d’Espagne. Diagnoses et commentaires, 2e partie, Bol. Soc. Iber. de C. nat., 1930-36.

S. Llensa de Gelcen, « Un grand botaniste qui vient de disparaître : le Frère Sennen », op.cit. p. 161-176.

Frère Sennen, Catalogo del herbario barcelonès, Barcelone, 1918.

Frère Sennen, Notes botaniques. I. Supplément au « Catalogo del Herbario Barcelonès », Boletín de l’Institucio catalana d’historia natural, 1920, p. 79-83.

Frère Sennen, « La Garrigue du littoral depuis Montpellier jusqu'à Sagunto », Bulletin de la Société botanique de France, t. 72, 5e série, 1925, p. 92. Paul Marcelin, « Contribution à l’étude géographique de la garrigue nîmoise », Les Études rhodaniennes, 2, 1 (1926), 35-180, p. 48.